« Personne ne m'a jamais demandé si je fumais. Ni mes patients, ni mes collègues, ni mon cadre de service. Je crois que tout le monde préférait ne pas savoir. » Élise a 29 ans, infirmière en service de pneumologie depuis huit ans. Pendant huit ans, elle a aussi fumé, en cachette, dans l'escalier de secours du bâtiment C, entre deux patients hospitalisés pour des complications directement liées au tabac.
Le paradoxe qu'on ne dit jamais à voix haute
« Je passais mes journées à expliquer à des patients pourquoi il fallait qu'ils arrêtent, avec les bons mots, la bonne patience, en sachant exactement ce qui les attendait s'ils continuaient. Et vingt minutes plus tard, je descendais fumer une cigarette en tremblant un peu, en espérant ne croiser personne. » Élise n'a jamais trouvé ce grand écart si étrange sur le moment, jusqu'à ce qu'elle commence à vraiment y réfléchir. « C'est un sujet dont personne ne parle dans notre métier, alors qu'on est censés être les mieux placés pour le comprendre. »
Je conseillais des patients à longueur de journée en sachant exactement ce qui les attendait. Et vingt minutes plus tard, je descendais fumer en cachette, en espérant ne croiser personne.
Le service où on soigne ce qu'on est soi-même en train de faire
Travailler en pneumologie signifiait croiser, presque tous les jours, des patients atteints de BPCO (bronchopneumopathie chronique obstructive, une maladie pulmonaire progressive et souvent liée au tabac) ou de cancers du poumon, souvent après des décennies de tabac. « Il y avait un décalage permanent entre ce que je voyais sur les scanners et ce que je faisais moi-même dans l'escalier, une heure après. Je le savais très bien intellectuellement. Ça ne changeait rien à l'envie. » Ce sentiment de contradiction, loin d'aider à arrêter, entretenait au contraire une forme de honte qui la poussait encore davantage à cacher la cigarette plutôt qu'à en parler.
Les horaires postés n'ont rien arrangé. Nuits, gardes de douze heures, rythmes de sommeil décalés d'une semaine à l'autre : la cigarette était devenue le seul point fixe de journées sans aucune régularité, le repère auquel s'accrocher quand la fatigue et la charge émotionnelle du service montaient trop vite pour être gérées autrement.
Pourquoi cacher, précisément
« Ce n'était pas la peur d'un règlement intérieur, l'hôpital n'a jamais vraiment sanctionné personne pour ça. C'était le regard. Celui des patients, qui n'auraient plus eu la même confiance en mes conseils. Celui des collègues, dont je savais qu'ils ne diraient rien mais qui auraient forcément un jugement silencieux. » Ce poids du regard extérieur, plus que la dépendance elle-même, explique selon Élise pourquoi tant de soignants qui fument n'en parlent jamais, ni entre eux, ni avec leur propre médecin traitant.
Le déclic n'est pas venu d'un discours de prévention
« Ce qui m'a fait basculer, ce n'est pas une affiche ni une campagne. C'est une patiente de 41 ans, en soins palliatifs, qui a reconnu l'odeur de tabac froid sur ma blouse un matin, en s'approchant pendant que je l'aidais à se réinstaller. Je faisais pourtant super attention : j'enlevais ma blouse avant d'aller fumer, je me lavais les mains deux ou trois fois en revenant, j'avais toujours des chewing-gums sur moi. Elle m'a dit, très calmement, entre deux quintes de toux : 'Vous savez, vous devriez arrêter pendant qu'il en est encore temps, vous.' Elle ne me faisait pas la morale. Elle savait juste, mieux que quiconque, ce que ça coûtait de ne pas avoir arrêté à temps. » Cette phrase, dite sans reproche, a fait bien plus qu'un an de campagnes de prévention affichées dans les couloirs de l'hôpital.
Aujourd'hui, dix-huit mois sans cigarette
Élise n'a rien changé à son métier ni à ses horaires : elle travaille toujours de nuit, dans le même service. Ce qui a changé, c'est ce qu'elle fait pendant sa pause, et le fait qu'elle en parle maintenant ouvertement à certains collègues, dont deux ont depuis entamé leur propre tentative d'arrêt. « Je ne me sens plus obligée de mentir sur ce que je fais dans cet escalier. C'est peut-être ça, en fait, le vrai soulagement. » Elle s'est aussi fait accompagner, tardivement à son goût, par un tabacologue de son propre établissement, une ressource qu'elle recommandait pourtant à ses patients depuis des années sans jamais y penser pour elle-même.
